Analyse thématique conte « Les Tours jaunes »

Posté par Michael Peyron le 8 janvier 2012


Aïcha OUZINE

Etudiante Master LCA

FLSH Rabat

S1, cours ‘Lectures de textes’ de Michael Peyron

 

Analyse thématique du conte lbruj iwraġn, tiré de Textes dans le parler des Aït Seghrouchen de la Moulouya de Jean Pellat, (Paris,1955, pp. 30-37).

 

Le conte lbruj iwraġn  (‘Les Tours Jaunes’) est extrait de l’ouvrage sur les Aït Seghrouchen de la Moulouya de Jean Pellat, Ce conte est présenté en une version amazighe, et une autre en français traduite par l’auteur. Le texte en question relève de la tradition orale amazighe, laquelle est un héritage collectif et dispose d’une structure linguistique particulière. Cette littérature est également un enseignement et engage la société. Elle est tout simplement le porte-parole de la pensée et des valeurs collectives.

Et c’est dans ce cadre que relève notre conte, objet de l’analyse.

 

Mais d’abord qu’est-ce  qu’un conte ? Le conte est un récit de pure fiction, l’héritage d’une tradition, d’une mémoire collective où le conteur puise tout en y imprimant sa marque propre. Le conte répond au besoin intérieur d’une communauté de culture et d’intérêt, et il est aussi exutoire à toutes sortes de frustrations. Il est également une forme privilégiée de loisir dans la société traditionnelle où la dimension ludique et l’ironie ne sont pas absentes.

 

Le conte lbruj iwraġn est situé dans un cadre spatio-temporel indéfini, indéterminé, et fort loin dans le passé. Aucune mention du temps n’est faite, même pas l’une de ces expressions très connues des contes, à savoir, « Il était une fois… », « Il y a bien longtemps… », ou encore « En ce temps-là… ». Quant au cadre géographique, quelques mentions par-ci par-là pour situer l’histoire dans un milieu merveilleux où l’imaginaire croise le réel pour nous présenter un monde autre.

 

Quand on parle de conte, on parle d’une histoire et d’un récit. Les acteurs de ce récit sont les personnages. Ils peuvent être humains comme ils peuvent être des animaux ou des arbres.

Notre conte est par excellence un conte merveilleux où les personnages humains et animaliers vivent en cohabitation et/ou en confrontation. Leur  intérêt  ne réside pas dans leur psychologie mais dans la fonction qu’ils occupent dans le récit.

 

La lecture du conte nous a permis de dégager plusieurs types de personnages. Et nous pouvons les classer comme suit selon leur apparition dans le texte :

-       Le mari : homme sans enfant, chasseur, ramenant chaque jour sept perdrix à la maison, mais également cultivateur car labourant un champ,

-       L’épouse : femme sans enfant, qui après avoir supplié Dieu, enfanta d’une fille sortie de son petit orteil,

-       La fille : fille magique, née du petit orteil de sa mère, épouse du chasseur, une fois chez le roi, elle n’est plus considérée comme telle, elle est appelée ‘femme’,

-       La perdrix qui nourrit la fille cachée,

-       Le petit moineau, substitut de la fille pour épouiller la barbe du père, le mari de la mère,

-       Le roseau de la forêt d’un roi et qui abrite la fille,

-       Les chameaux et chamelles en pâturage dans le bois du roi,

-       Le roi : propriétaire du bois, et celui qui a récupéré les trois morceaux du roseau qui abritait la fille,

-       Le berger : berger du roi, gardien des chameaux et chamelles dans le bois,

-       Le garde : annonciateur de la corvée générale pour la coupe des roseaux qui constituent la cachette de la fille,

-       Un travailleur du roi : participant à la corvée de la coupe des roseaux, qui coupa le fameux roseau en trois morceaux,

-       La femme du roi : femme et épouse suspectant son mari le roi de lui mentir à propos de la présence d’une personne tierce dans la chambre de l’étage supérieur,

-       Le fkih : l’auteur de la lettre au roi pour qu’il parte en campagne au bord de mer,

-       Le valet : valet du roi, scellant son cheval, et gardien des sept clés qui ferment les sept portes derrière lesquelles est cachée la fille-femme l’héroïne),

-       Le coq : le complice de la femme du roi, enfin sa première femme, et celui qui a retrouvé les sept clés,

-       La bague : en possession de la fille-femme, laissée à la première femme du roi, elle sera le lien entre la fille et son roi, annonciatrice du départ de la fille, au début mais annonciatrice du retour du premier roi à la fin et symbole de l’union et de l’amour,

-       Le roi : le deuxième roi, qui épousa la fille-femme, propriétaire des Tours Jaunes,

-       Le cheval : cheval du premier roi, qui accepte d’être sacrifié pour aider le roi, son maître dans sa quête de la fille-femme,

-       L’oiseau : le guide du premier roi, et son transporteur vers les Tours Jaunes, l’oiseau aux sept flacons de sang et sept morceaux de viande,

-       L’aisselle : aisselle du premier roi, ultime recours du roi pour la poursuite de sa quête et son voyage aux Tours Jaunes,

-       La négresse : négresse de la fille-femme devenue simplement épouse du deuxième roi des Tours Jaunes,

-       Le roi : mort du deuxième roi et victoire du premier roi, le héros et l’amour de la fille-femme,

-       Les administrés du deuxième roi devenus les administrés du premier roi.

 

Selon Vladimir Propp, les personnages sont classés en sept catégories et ce d’après les fonctions qu’ils peuvent accomplir.

Maintenant que nous avons énuméré nos personnages (humains, animaux, plantes, arbres, objets inanimés devenus animés) dans le conte, nous allons les classer selon leur importance dans le déclenchement et l’enchaînement de l’histoire :

-           le héros : celui qui vit l’histoire et qui est toujours à la recherche de l’objet de sa quête. Ce héros peut être la fille magique comme le premier roi, celui qui a bravé tous les obstacles pour retrouver la femme qu’il aime. Ces deux héros sont les sujets de l’histoire, chacun de son côté se voit attribué une quête (objet) :

  • la fille envoyée par la mère (l’initiatrice ou destinatrice) amener le déjeuner à son père le chasseur, mais qui veut l’épouser dés qu’elle fait son apparition devant lui, ne sachant qu’il s’agit de sa fille, une fille finalement engendrée par la mère seulement, la semence du mâle n’y intervenant pas, et en le fuyant, elle déclenche l’histoire du conte.
  • le premier roi, car à cause de l’agissement de son épouse (l’initiatrice) et également le nœud de l’histoire, causant la fuite de la fille cachée, ce qui déclenche également le voyage du héros et la quête chevaleresque pour atteindre l’objet du désir qu’est la fille magique. Il est également le destinataire, celui à qui va profiter la quête.

-    le donateur : qui a ce que le héros cherche. Ici, nous pouvons citer la mère de la fille,

-    l’adjuvant ou l’auxiliaire: qui aide les héros :

  • (perdrix, le petit moineau, le roseau, les chameaux  et chamelles, le berger, le garde, le travailleur du roi, le valet : valet du roi, la bague, le cheval, l’oiseau, l’aisselle, la négresse, les administrés du premier roi et sans le savoir deviennent ceux du premier roi.

-          l’opposant ou l’adversaire qui fait obstacle face à l’héros ou qui tend des pièges pour que le héros n’arrive pas à atteindre son objectif et l’objet de sa quête :

  •   le père de la fille qui cause la fuite de la fille, car il lui a proposé de l’épouser, et pour elle, sachant qu’il s’agit de son père, il faut partir au loin pour ne pas tomber dans le pêché et consommer l’inceste.
  • La femme du roi : femme et épouse suspectant son mari le roi de lui mentir à propos de la présence d’une personne tierce dans la chambre de l’étage supérieur, et donc par jalousie pousse à la fuite de la rivale des bras de son amoureux.
  • Le fkih : l’auteur de la lettre au roi pour qu’il parte en campagne au bord de  mer.
  • Le coq : le complice de la femme du roi, enfin sa première femme, et celui qui a retrouvé les sept clés.

 

Concernant ce volet de l’analyse qu’est la scène géographique, rares sont nos observations :

  • Lieu d’habitat de la fille avec ses parents : Est-ce une cabane, une petite ou une grande maison, bien meublée ou dénuée de tout confort ? Aucune mention n’est donnée, pas un détail qui échappe au narrateur ou à l’auteur.
  • Champs du labeur : mani icerrez… (endroit où il labourait…) : pas un détail sur la superficie, ni sur la nature du champ, ni sur les arbres qui peuvent y être si jamais ils y sont. Juste une mention des ibrain (semoule ou orge présente sur le champ).
  • Le bois du premier roi : lieu de pâturage des chameaux et chamelles du roi, lieu également où on voit de nombreux roseaux dont l’un abritant la fille.
  • L’habitation du roi : ġer taddart inu (‘chez lui’), où l’on sait qu’il y a une chambre au premier étage où sera transportée la fille dans le fameux roseau au début, et où fut cachée la fille des regards de l’épouse du roi, une chambre qui tout de même est située derrière sept portes.
  • La côte : lieu où l’épouse du roi va envoyer son mari le roi afin de découvrir ce qui se tramait derrière elle au premier étage.
  • L’entrée de la maison imi n-taddart (‘l’entrée de la maison)’ : celle du roi, pas de description non plus.
  • Lieu où est présent le fumier : lieu donc où seront enterrées les sept clés, ceci dénote la présence du bétail et certainement d’une écurie puisque le roi va enfourcher son cheval pour le voyage vers la mer, et déjà un coq cité dans le corps du texte,
  • Tours Jaunes : lieu lointain que désigna la fille, en fuite de la jalousie de la femme du roi,
  • La source : celle des Tours Jaunes, où la négresse vient puiser de l’eau,
  • Pièce de l’étage supérieur : où sera transporté le premier roi dans le fameux ahser (‘natte’) pour être caché des regards, surtout du regard de l’époux de la fille-femme, et donc le deuxième roi,
  • Une pièce, enfin une autre pièce où la femme ramène un sabre, objet adjuvant qui saura libérer la femme, objet de la quête, du mariage au deuxième roi et donc agent du retour de celle-ci à son amoureux, le premier roi.

 

L’époque où le conte est situé n’est guère mentionnée, ni encore celui du temps de la narration du conteur. Rien dans le texte ne trahit l’époque qui accentue finalement le côté merveilleux du conte, le conte étant dans ce sens utile à tous les temps et à tous les lieux.

Quant à l’action : le conte relate les fuites de la fille magique, une fois de son père qui voulait l’épouser et une fois de la jalousie de la femme du premier roi. Le conte raconte également les pérégrinations du premier roi, qui est le héros. Tous les obstacles rencontrés en cours de route par nos deux héros, chose qui ne fera que tenir en haleine leur amour qui les mettra face à plusieurs épreuves.

Revenant un peu à la thématique du conte : au sens large, le thème qui est traité est le pêché de l’inceste, la jeune fille fuyant son père de peur de la relation incestueuse, sachant qu’il comptait se marier avec elle, lui ne sachant que la fille fut conçue dans l’orteil de sa femme.

Au sens plus précis, il est question de l’amour, le vrai qui vient à bout de tout. Nos deux héros sont passés par plusieurs épreuves. Il a fallu qu’ils se cherchent pour se retrouver. C’est aussi le thème de l’amour mérité, si le roi n’était pas curieux de savoir ce qui parlait dans son bois, il n’aurait jamais pu rencontrer la fille magique.

S’il ne l’avait pas caché des regards, cela n’aurait jamais attisé la curiosité et par la suite la jalousie de sa femme.

Si la fille-femme n’a pas laissé sa bague, le roi ne l’aurait jamais retrouvée, et donc n’aurait jamais mérité l’amour de la belle.

Maintenant que nous avons fait le tour du volet thématique du conte, nous pourrons passer à la technique d’usage dans ce texte. Le conte, comme relevant de la tradition orale amazighe, n’a pas forcément été changé ou augmenté par l’auteur dans ce passage à l’écrit. Nous pensons que l’auteur n’a fait que transcrire le conte comme il lui a été annoncé lors de sa collecte et qu’il a omis d’annoncer la formule d’entrée ou peut-être que son conteur avait fait pareil avant lui.

Pourtant, l’on remarque vers la fin du conte la présence de la formule de la fin teqḍa lḥažit nnex, ur qdin yirden t-temzin (‘Notre histoire est achevée, mais le blé et l’orge ne sont point épuisés’).

L’action commence dés que le père soupçonne la présence d’une personne tierce et qui mange la septième perdrix. L’entrée en scène de la fille magique se fait lorsqu’on a compris que la septième perdrix lui est destinée, sachant déjà que le chiffre sept (7) est fatidique dans les contes merveilleux et populaires.

Et à proprement parler, l’action commence dés lors qu’elle est allée porter à manger à son père, celui-ci ne pouvant savoir que la fille serait sienne, il la demande en mariage. Sa fuite enfin déclenche l’action. Le paragraphe 5 condensé (au fait il est une compilation de trois paragraphes 98, 99 et 100) nous tient en haleine. On est face à un suspens. Que va-t-il advenir de la fille maintenant que le roseau se fait couper en petits bouts ? Le summum de l’action est sans nul doute deux moments :

Le premier est quand le premier roi est du retour de son voyage à la mer, voyage en fausse alerte préparé par son épouse et ne trouvant plus la fille magique dans la chambre sise derrière les sept portes, Ce moment est fatidique car porteur de sens. L’épouse transgresse l’interdit en se servant du coq pour découvrir l’énigme et le secret jalousement gardé par le roi. (Paragraphe 105).

Le second moment vient au paragraphe 106. En effet, quand le roi soupçonne la manigance de sa jalouse d’épouse, il la tue et le coq avec. Voilà une entrave au bonheur du roi écartée.

Ce moment-là porte en lui une incitation à l’action ultérieure. Le symbole de la bague magique, cet adjuvant, suscitera plus de suspens encore. L’action s’accentuera encore. La fameuse phrase prononcée par la fille magique : ‘qui m’aime n’a qu’à me suivre aux Tours Jaunes’.

Ces Tours Jaunes représentent une autre épreuve pour le roi pour gagner l’amour et l’admiration de la fille.

Les adjuvants se font nombreux à ce moment de l’histoire. Muni de la bague magique, et de son cheval cet autre adjuvant, la suite dans l’histoire nous en dira en quoi, le héros rencontre un autre auxiliaire, c’est-à-dire l’oiseau qui le transportera et le rapprochera de son amour.

En chemin, un autre adjuvant, cette fois, il s’agit de la négresse des Tours Jaunes, entre en jeu. Elle ramènera le héros jusque chez sa bien-aimée.

Les retrouvailles sont faites enfin. Mais surgit  un autre adversaire, cette fois c’est le dernier. C’est le propriétaire des Tours Jaunes, ce vieux roi et également époux de la fille.

L’action sera dénouée enfin quand le premier roi arrive aux Tours Jaunes et qu’il tuera le deuxième roi qui est le symbole du rival et de l’élément qui pourrait entraver l’obtention de la récompense du héros à savoir pouvoir jouir enfin de consacrer son amour.

Notre histoire racontée, sa raison s’explique. Une morale est à en tirer. D’abord, un bébé ne peut être conçu par un parent à lui seul, sinon, il est judicieux d’en parler en couple. Car l’autre parent, étant induit en erreur, peut déclencher une relation incestueuse. Comportement  à bannir dans la société.

Une autre morale est véhiculée par le conte. Il est question de l’amour mérité. L’amour n’est vrai que lorsqu’il résiste à plusieurs épreuves et aux aléas du temps. L’amour se fait fort et gagne sa raison d’être.

Adressé aux enfants lors des veillées nocturnes, le conteur fait usage d’un style simple, sans toutefois tomber dans la platitude. Les mots sont choisis, soignés.

Les termes comme ikker (95 & 96 & 100 & 101 & 106 & 107), traḥ (97 & 98 & 104 & 105 & 110), tekker (97 & 104 & 105 & 107), iraḥ (101 & 105 & 106 & 107 & 109), tebbit… (100), yawi-t, … yasi-t, yasi-t, …yawi-t (102 & 103), yasi… yawi…. (107), yasi (108), etc.… les termes également comme iwa…, allud…’ ou ‘llud… constituent les chevilles du texte narratif et deviennent nécessaires pour la continuité du déroulement des événements allant en s’accentuant. Le texte du conte est par excellence narratif, ce qui nous amène à dire que les phrases sont précises, ciblées, courtes contrairement au texte descriptif où les phrases sont longues et où le détail est roi. Ici, ce sont les verbes exprimant l’action qui l’emportent sur le reste.

Le conte est dit dans une langue et une musique prosaïque très fluide afin d’en faciliter l’écoute. Toutes ces techniques sont bonnes pour capter l’attention de l’auditoire et de l’assistance (quand il est raconté aux enfants) et au lecteur potentiel comme notre cas.

Somme toute, ce conte des lbruj iwraġn objet de notre analyse, se rattache au répertoire de la littérature orale amazighe. Mais l’on ne peut parler de l’apport de l’auteur ici car le conte en question est rapporté du répertoire commun des amazighes et il relève donc de l’héritage commun.

Aïcha OUZINE

 

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